Pages versos
Ces pages versos, qui semblent être des brouillons aléatoires en désordre, sont des ébauches des premiers poèmes et nouvelles de L.M. Montgomery. Quelques-uns de ces textes étaient déjà publiés lorsqu’elle a rédigé Anne en 1905 et 1906; d’autres ont probablement été dactylographiés et conservés ailleurs. Certains brouillons sur des versos montrent ses premières expérimentations : « A Baking of Gingersnaps » (Les biscuits au gingembre) a été sa première nouvelle publiée; elle mettait alors à l’essai les noms de plume Maud Cavendish et Maud Eglinton. Après le chapitre 15, elle comment à écrire Anne au recto et au verso. Pourquoi est-elle passée de feuilles de brouillon à des feuilles vierge?
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l’hôpital de Charlottetown et ils avaient fouillé les environs pour y mettre à contribution tous les artistes amateurs disponibles. Bertha Sampson et Pearl Clay, de la chorale de l’église baptiste de White Sands, devaient chanter en duo; Milton Clark, de Newbridge, allait jouer un solo de violon; Winnie Adella Blair, de Carmody, chanterait une ballade écs écossaise; Laura Spencer, de Spencervale, et Anne Shirley, d’Avonlea, réciteraient des poèmes.
Comme Anne l’aurait dit à un moment donné, c’était « un moment marquant dans sa vie » et elle était délicieusement excitée par l’excitation de la chose. Matthew était au septième ciel tant il était fier de l’honneur fait à sa Anne
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de.
— Mais elle te va tellement mieux! répliqua Diana. Elle est si souple, si légère, elle te moule si délicatement! La mousseline est raide, et ça te donne vraiment un air guindé. » On dirait que cette robe d’organdi a été conçue pour toi.
Anne soupira et céda. Diana commençait à acquérir une solide réputation en matière de goût et d’habillement, et on sollicitait son avis de toutes parts. Elle était d’ailleurs fort joliment vêtue elle-même pour l’occasion, drapée dans une robe rose que le teint d’Anne lui eût interdit formellement, mais, de toute manière, Diana ne participait pas activement au spectacle, et son allure revêtait une moindre importance. Mais à ce moment, tous ses efforts étaient consacrés à habiller Anne, car, aux yeux de Diana, et pour faire honneur
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un rang qu’il m’a acheté en ville la semaine passée, et je sais bien qu’il aimerait me le voir le porter.
Diana fit une petite moue, pencha la tête, observa son amie d’un air particulièrement scrutateur et finit par se prononcer en faveur des perles qui furent donc nouées sur la gorge, blanche comme neige d’Anne.
— Tu es toujours très élégante, Anne, » lui dit Diana ^avec une admiration dénuée de jalousie. Ton port de tête est tellement distingué! Je suppose que c’est ta silhouette! Moi, je ressemble à un boudin! J’ai toujours eu peur craint cette éventualité et voilà, c’est comme ça! Je n’ai guère le choix, il faudra que je m’y résigne.
— Mais tu as de si charmantes fossettes, répondit Anne, en souriant affectueusement. ^E18 Moi, j’ai abandonné
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quoique ce soit à Matthew maintenant. Dans le temps, il écoutait encore mes conseils, mais à présent, il achète ce qu’il veut à Anne et les vendeuses de Carmody savent qu’elles peuvent lui refiler n’importe quoi. G18 Fais bien fais bien attention, Anne, ne laisse pas traîner le bas de ta robe près des roues du boghei, et enfile une veste chaude.
Puis, Mar Marilla descendit, pensant fièrement qu’Anne était vraiment ravissante,
— Un rayon de lune du front à la coro couronne.
Elle ne regretta qu’une chose, de ne pouvoir se rendre au gala, elle aussi, entendre déclamer sa fille.
— Je me demande si c’est vraiment trop humide pour ma robe, s’inquiétait Anne, anxieuse.
— Mais non, pas du tout, affirma Diana, tout en relevant
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que tu vas réciter, Anne? As-tu le trac?
— Non, pas du tout. J’ai déjà déclamé tant de poèmes ^devant un public que cela ne me dérange plus. J’ai décidé de réciter « The Maiden’s Vow ». C’est très dramatique! Laura Spencer, elle, va dire un texte comique, mais, pour ma part, j’aime mieux faire pleurer les gens que les faire rire.
— Que vas-tu réciter si on ra si on te rappelle?
— Je suis certaine qu’on ne me rappellera pas, fit Anne en haussant les épaules, tout en souhaitant, intérieurement, qu’on ne manque pas de le faire, ^F18 Allons, viens, je vois Billy et Jane qui arrivent, j’entends les roues de la voiture, c’est l’heure.
Billy Andrews insista pour qu’Anne monte à côté de lui, en avant, et, bien qu’elle n’en eût guère envie, elle se hissa jusqu’au siège du conducteur. Elle aurait de loin préféré s’asseoir à l’arrière avec
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l’hôtel, et l’on entendait fuser de partout l’écho et encore l’écho encore l’écho de rires cristallins. L’hôtel tout entier était un éblouissement de lumière. Ils furent accueillis par les dames du comité organisateur, dont l’une conduisit immédiatement Anne à la loge des artistes où se trouvaient déjà les membres du Cercle symphonique de Charlottetown; leur présence intimida^ et effraya la pauvre Anne, qui se sentit soudain bien paysanne. Dans sa chambre du pignon est, sa robe lui avait paru tellement jolie et élégante, alors qu’à présent, elle lui semblait simple et quelconque – trop simple et quelconque, se dit-elle en regardant les cascades de soie et de dentelle qui ne cessaient de bruire et de briller autour d’elle. Et comment comparer ses petites perles aux diamants de la ^belle grande dame qui se tenait près d’elle? Que sa pauvre toute petite rose pâle semblait miteuse à côté
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très sensible au fait d’être ainsi examinée, eût envie de hurler. La fille en robe de dentelle blanche ne cessait de parler à sa voisine, en prenant soin d’être entendue, contre les « habitants » et les « belles campagnardes » qu’elle voyait dans la salle, G18 Anne en conçut pour cette fille en blanc une haine éternelle.
Malheureusement pour Anne, une élocutionniste professionnelle qui séjournait à l’hôtel avait accepté de dire un texte ce soir-là. C’était une femme au corps souple, aux yeux noirs, vêtue d’une superbe robe d’un tissu gris qui scintillait comme des rayons de lune, dont l’éclat n’était éclipsé que par les bijoux qui resplendissaient sur sa gorge et dans ses cheveux. Les modulations de sa voix étaient une merveille, leur pouvoir évocateur semblait sans limites; le texte qu’elle avait choisi électrisa le public. Anne écouta en
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la paralysait complètement. Tout lui semblait si étrange, si déconcertant si luxueux, si déconcertant – ces dames, au premier rang, en robes du soir; ces regards avides, toute cette atmosphère finement empreinte de richesse et de culture. Rien à voir avec les bancs simplets de la Société des débats dont elle revoyait soudain avec nostalgie les occupants, braves voisins et amis au visage sympathique et sans prétention. Ces gens, pensa-t-elle, seront des critiques sans merci. Elle sentit Ne se préparait-on pas, comme cette fille en dentelle blanche, à éprouver bien du plaisir à la regarder s’empêtrer dans ses efforts de « pauvre gourde rurale »? Elle se sentit affreusement désemparée, honteuse, misérable… Ses genoux tremblaient, son cœur palpitait à tout rompre, une faiblesse l’empoignait; elle n’arrivait pas à prononcer un mot, et elle se prépara à prendre ses jambes à son cou et à quitter la scène, malgré
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aurait pas fait de cas. Elle prit une profonde inspiration, redressa fièrement la tête, galvanisée par un courage et une détermination aussi violents qu’une secousse électrique. Non, elle ne pouvait pas échouer devant Gilbert Blythe! Elle ne lui fournirait plus jamais, plus jamais l’occasion de se moquer d’elle! Sa peur et sa nervosité s’étant évaporées, elle commença à réciter, et sa voix, claire, juste, et ferme, porta instantanément jusqu’au fond de la salle. Elle venait de retrouver tous ses moyens, et, aiguillonnée par l’horrible moment de totale impuissance qu’elle avait connu, elle se donna comme elle ne l’avait jamais fait. Lorsqu’elle eut fini, on applaudit de bon cœur. Anne revint à sa place, vit rougissante, intimidée et pourtant ravie, vit que la dame un peu rondelette, sa voisine vêtue de soie rose, lui prenait la main et
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à tous et tous furent très gentil avec elle. ^I18 Ils soupèrent dans la salle à manger somptueusement décorée; Jane et Diana, puisqu’elles avaient accompagné Anne, furent invitées à se joindre aux convives, mais on ne retrouva pas Billy qui avait pris la fuite de peur d’être invité. Il les attendait, pourtant, ^tenant les rênes de son attelage, à la fin de la soirée, lorsque les trois filles sortirent de l’hôtel pour réintégrer la nuit calme ^où brillait la blanche lune. Anne aspira l’air pur à pleins poumons et leva les yeux vers le ciel clair, au-dessus des branches sombres des sapins.J18
— N’était-ce pas une soirée splendide? soupira Jane, tandis qu’ils s’éloignaient. J’adorerais être une riche Américaine et passer mes étés dans un hôtel, porter
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du ton dont on l’a dit. Il y avait Une partie, du moins, était flatteuse. Il y avait, derrière nous, un Américain, un homme à l’allure très romantique, Josie Pye dit aux cheveux et aux yeux noirs de jais. Selon Josie Pye, c’est un artiste renommé – la cousine de sa mère^, à Boston, a épousé un homme qui allait à l’école avec lui. Eh bien, nous l’avons entendu murmurer – n’est-ce pas, Jane? – « Qui est cette fille sur scène, à la splendide chevelure de Titien? J’aimerais peindre son portrait. » Tu vois, Anne. Mais qu’est-ce que c’est, une chevelure de Titien?
— À mon avis, ça signifie franchement roux, dit Anne en riant. Le Titien était un artiste vénitien célèbre qui aimait peindre des femmes rousses.
— Avez-vous remarqué tous les diamants