Pages versos
Ces pages versos, qui semblent être des brouillons aléatoires en désordre, sont des ébauches des premiers poèmes et nouvelles de L.M. Montgomery. Quelques-uns de ces textes étaient déjà publiés lorsqu’elle a rédigé Anne en 1905 et 1906; d’autres ont probablement été dactylographiés et conservés ailleurs. Certains brouillons sur des versos montrent ses premières expérimentations : « A Baking of Gingersnaps » (Les biscuits au gingembre) a été sa première nouvelle publiée; elle mettait alors à l’essai les noms de plume Maud Cavendish et Maud Eglinton. Après le chapitre 15, elle comment à écrire Anne au recto et au verso. Pourquoi est-elle passée de feuilles de brouillon à des feuilles vierge?
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apporté le matin même du bureau de poste. On y trouvait un article sur la faillite de la banque Abbey.
La nouvelle se répandit dans tout Avonlea comme une traînée de poudre, et toute la journée, amis et voisins envahirent Green Gables, rivalisant de gentillesse pour rendre service aux vivantes et hommage au mort. Pour la première fois, le pauvre Matthew Cuthbert, toujours si timide et si modeste, se retrouvait au centre de toute l’attention, la mort, le couvrant de sa blancheur solennelle, en avait fait soudain un être exceptionnel.
Lorsque la paix du soir revint à Green Gables, tout se tut dans la vieille maison. Dans le parloir, le corps de Matthew était couché dans son cercueil; ses longs cheveux gris encadraient son visage paisible sur les traits duquel flottait comme un gentil
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J’ai envie de calme silence et de calme, pour pouvoir comprendre. Je n’arrive pas à me persuader que c’est vrai. La moitié du temps, j’ai l’impression que Matthew ne peut pas être mort, et l’autre moitié, j’ai le sentiment qu’il est devait être mort depuis longtemps et je n’ai pas cessé de ressentir depuis cette horrible douleur ^sourde qui m’accable.
Diana ne comprenait pas vraiment. Le chagrin intense de Marilla, brisant toutes les limites de la réserve naturelle et de l’habitude de toute une vie, ^dans sa montée montée orageuse, lui semblait plus compréhensible que celui, sans larmes, d’Anne. Elle s’en alla cependant, sans discuter, laissant Anne affronter, seule, sa douleur, en cette première veille mortuaire.
Anne espérait que les larmes allaient venir dans la solitude. Cela lui semblait horrible de ne pouvoir verser une seule larme pour Matthew qu’elle
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au soir – elle pouvait entendre sa voix dire: « Ma fille – ma fille dont je suis si fier. » Alors les larmes jaillirent, torrentielles, inépuisables. Marilla, qui l’entendit, monta la réconforter.
— Allons, allons, ne pleure pas comme ça, ma pauvre chérie. Ça ne le fera pas revenir. Ce – ce – ce n’est pas bien de pleurer ainsi, même si je n’ai pas pu m’en empêcher de toute la journée. Il a toujours été pour moi un frère si bon, si gentil, mais les voies de Dieu sont impénétrables.
— Oh, Marilla, laisse-moi pleurer, implora sanglota Anne. Les larmes me soulagent un peu de cette douleur terrible. Mais reste ici, un petit moment, prends-moi dans tes bras, comme ça. ^G19 Oh, Marilla, qu’allons-nous devenir sans lui?
— Nous sommes toujours ensemble, Anne. Je ne sais pas ce que je ferais si tu n’étais pas
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Green Gables, la vie reprit son cours habituel, les travaux et les tâches nécessaires furent accomplis aussi régulièrement qu’auparavant, mais toujours avec le sentiment douloureux de « perte de toutes choses familières ». Anne, pour qui le chagrin constituait une découverte, trouvait désolant que ça puisse être – que l’on puisse continuer à vivre de la même façon, sans Matthew. Elle éprouva même une sorte de honte lorsqu’elle, mêlée de remords, lorsqu’elle s’aperçut que les levers de soleil ^derrière les sapins et l’éclosion des bourgeons rosés dans le jardin suscitaient en elle la ^même bouffée de joie qu’auparavant, que les visites de Diana étaient toujours aussi agréables, que sa jovialité continuait de l’amuser, de l’émouvoir, de la faire rire – bref, que ce bel univers
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t’entendre rire, » dit et il aimait savoir que toutes les belles choses qui nous entourent te rendaient heureuse, lui répondit Mme Allan ^gentiment[.] Il est tout simplement absent; mais ta joie lui fait toujours autant plaisir. Je sais que nous ne devons pas fermer nos cœurs aux forces naturelles qui peuvent nous guérir.
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— J’ai été au cimetière cet après-midi planter un rosier sur la tombe de Matthew, raconta Anne, rêveuse. J’ai fait une bouture de ce petit rosier d’Écosse blanc que sa mère avait apporté avec elle, il y a si longtemps, quand elle est venue de là-bas; Matthew avait toujours aimé ces roses-là, elles étaient petites, mais si douces et parfumées malgré les ti épines de leurs tiges. Ça m’a rendue heureuse de la planter
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les glissa dans ses cheveux. Elle aimait ce délicieux soupçon de parfum, , ab ^sorte de bénédiction céleste, chaque fois qu’elle bougeait.
— Le docteur Spencer est venu pendant ton absence, lui dit Marilla. Il dit que le spécialiste sera en ville demain et il insiste pour que j’aille me faire examiner les yeux. Mieux vaut, je pense, y aller et en finir une fois pour toutes. Je serai bien contente si cet homme-là réussit à me trouver des lunettes adaptées à ma vue. Ça ne te dérangera pas, de rester seule ici durant mon absence, n’est-ce pas? Il faudra que Martin m’y conduise; il y a du linge à repasser, et il faut faire le pain et le gâteau.
— Mais non, tout ira bien. Diana viendra me tenir compagnie. Je ferai mon possible avec le linge, le pain et le gâteau – tu n’as rien à craindre, je n’amidonnerai pas les mouchoirs
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disparu et les gens sont assez aimables pour prétendre maintenant que mes cheveux sont auburn – tous sauf Josie Pye. Elle m’a fait savoir, hier, qu’à son avis, ils étaient nettement plus roux qu’auparavant, à moins que ce ne soit ma robe noire qui en fasse ressortir la teinte; sur quoi elle m’a demandé si les roux s’habituaient jamais à la couleur de leurs cheveux. » J19
— Josie est une Pye, répliqua Marilla sèchement, et c’est pour ça qu’elle ne peut s’empêcher d’être désagréable. Je présume que ce genre de personnes ont dans la société une utilité quelconque, mais, à vrai dire, je me demande bien laquelle, tout comme je me demande à quoi servent les chardons. Est-ce que Josie va enseigner?
— Non, elle retourne à Queen’s l’an prochain, ainsi que Moody Spurgeon
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s’est passé? – pourquoi ne vous êtes-vous pas –
— Nous nous sommes disputés. J’ai refusé de lui pardonner quand il me l’a demandé. J’en avais l’intention, quelque temps après – mais j’étais fâchée, j’étais rancunière, j’avais envie de le punir avant de lui pardonner. Il n’est jamais revenu – les Blythe étaient tous très indépendants. Mais je m’en suis voulu, après. J’ai toujours – regretté. J’aurais toujours voulu lui avoir pardonné lorsque j’en avais eu l’occasion.
— Tu as eu toi aussi ta part d’amours romantiques, à ce que je vois, fit Anne doucement.
— Oui, je pense que c’est ce qu’on peut dire. Et pourtant, à bien regarder, ça ne semble guère évident, n’est-ce pas? ^K19 Tout le monde a oublié mes amours avec John. Je les avais oubliées moi-même. » Ça m’est revenu quand j’ai aperçu Gilbert dimanche dernier.